Je me souviens encore de ce moment précis où, en approchant des premiers reliefs de la Sierra de Cazorla, j’ai senti que ce voyage allait m’embarquer loin, très loin… Pourtant, je n’étais qu’au nord-est de l’Andalousie, pas si loin de Grenade ou de Cordoue, mais l’impression de basculer dans un autre monde était bien là. Des montagnes couvertes de pins, des gorges spectaculaires, des villages blancs accrochés aux roches… et ce calme absolu, seulement troublé par le cri d’un aigle ou le bruissement d’un ruisseau.
Je vous emmène dans l’un des plus grands trésors naturels d’Espagne : le parc naturel des Sierras de Cazorla, Segura y las Villas. Un nom à rallonge, je vous l’accorde, mais un concentré de paysages bruts et de sentiers à en perdre les mollets. J’y ai trouvé de quoi marcher, rêver, me perdre… et me retrouver.
Présentation du parc
Il s’agit d’un espace protégé de plus de 200 000 hectares, sillonné par des rivières aux eaux fraîches et des villages figés dans le temps. C’est le plus vaste parc naturel d’Espagne, niché dans la province de Jaén, en Andalousie.
Le parc est une mosaïque de trois régions : Cazorla, Segura et Las Villas. Ensemble, elles forment un territoire vivant, réparti sur 23 communes et intégré à une réserve de biosphère reconnue par l’UNESCO depuis 1983.
C’est aussi un lieu chargé d’histoire, autrefois rattaché à l’archevêché de Tolède et à l’ordre des chevaliers de Saint-Jacques. Deux grandes rivières du sud de la péninsule Ibérique y prennent leur source : le Guadalquivir et le Segura.
Ici, les paysages se méritent. On roule longtemps sur des routes sinueuses, on marche sur des sentiers de cailloux, mais chaque virage réserve son lot de merveilles.
Que visiter dans la Sierra de Cazorla et Segura ?
Le village de Cazorla constitue un excellent point de départ pour explorer le parc. Il invite à flâner dans ses ruelles étroites, à grimper jusqu’au château de la Yedra qui veille sur le bourg, ou à s’installer sur l’une de ses deux places emblématiques : la Plaza Santa María, nichée dans la partie basse, et la Plaza de la Corredera, plus en hauteur.
Depuis le village, une boucle facile et rafraîchissante permet de suivre le Río Cerezuelo pendant environ deux heures. Le sentier serpente au fil de l’eau, entre petites cascades, passerelles et végétation luxuriante.
À quelques kilomètres, la Cerrada del Utrero propose une promenade courte (1,6 km), bien balisée et accessible. Ce circuit dévoile une gorge étroite, un barrage taillé dans la roche et surtout la cascade de Linarejos, qui dévale la falaise dans un tumulte joyeux.
La source du Guadalquivir est accessible par une piste de 11 km. Pour les plus endurants, il est possible de prolonger la marche jusqu’aux tejos milenarios, des ifs millénaires nichés au cœur de la forêt, témoins silencieux de l’histoire végétale du massif.
La randonnée du Río Borosa est souvent citée parmi les incontournables. Elle commence en douceur avant de révéler toute sa beauté : passerelles suspendues, tunnels creusés dans la roche, cascades inattendues, et en fin de parcours, un petit barrage niché dans un écrin de verdure. Un sentier qui déploie peu à peu toute la magie du parc.
Pour ceux en quête de tranquillité, le sentier Félix Rodríguez de la Fuente longe la rive calme du lac du Tranco, idéal pour observer la faune. Autre pépite plus discrète : la Cueva del Agua, une grotte creusée derrière le sanctuaire de Tíscar, d’où s’échappe une cascade dans un décor presque irréel.
Parc Naturel de la Sierra de Segura
En s’aventurant vers la Sierra de Segura, le parc dévoile une atmosphère différente. Moins fréquentée que la zone de Cazorla, cette partie offre un visage plus rustique, plus sauvage, où les paysages semblent avoir été sculptés par le temps.
Le village de Segura de la Sierra, classé parmi les plus beaux d’Espagne, trône fièrement à flanc de montagne. Avec son château médiéval, ses ruelles pavées et le mirador de Peñalta, il offre un panorama impressionnant sur les sommets alentour.
À proximité, Hornos de Segura séduit par son architecture traditionnelle aux toits de tuiles rouges et ses vues imprenables sur le lac du Tranco, miroir paisible en pleine nature.
Les amateurs de randonnée peuvent partir à la découverte de la laguna de La Hueta, nichée dans un écrin de verdure, ou parcourir les sentiers ombragés le long de la rivière Madera, idéaux pour une balade rafraîchissante.
Parmi les randonnées les plus marquantes figure l’ascension du pic Yelmo. Le départ depuis la Casa Forestal del Campillo (sentier PR-A-194) mène à un sommet offrant une vue spectaculaire sur les vallées environnantes. Une boucle via La Capellanía (sentier PR-A-150) permet de varier l’itinéraire au retour.
À une trentaine de minutes de route, la cascade du río Mundo est une autre merveille à explorer. Facile d’accès depuis un parking, ou plus sauvage en randonnée depuis le Puerto del Arenal, ce site dévoile des vasques turquoise et une ambiance presque tropicale, comme une pause inattendue au cœur des montagnes.
Aux alentours de Jaén
Après avoir pris un bon bol de nature, je me suis laissée tenter par une virée culturelle autour de Jaén. La ville elle-même mérite un détour, ne serait-ce que pour sa cathédrale imposante, ses bains arabes (les plus grands d’Espagne !), ou la vue depuis le château de Santa Catalina.
Et puis il y a les pépites que sont Baeza et Úbeda, toutes deux classées au patrimoine mondial. J’ai adoré me perdre dans les ruelles de Baeza, entre cathédrale, palais de Jabalquinto, et Plaza del Pópulo. À Úbeda, l’église du Salvador et la plaza de Vásquez de Molina m’ont carrément donné l’impression de voyager dans le temps.
Les passionnés de forteresses seront servis : La Iruela, Burgalimar (datant de 968 !), ou encore la Mota, immense bastion d’Al-Andalus, sont des trésors perchés à explorer.

Géographie et relief
Ce qui m’a frappée ici, ce sont les contrastes. En un seul regard, on passe de sommets acérés à plaines arides, de gouffres impressionnants à des forêts épaisses de pins noirs.
Le parc est un terrain de jeu pour les amoureux de géologie : massifs calcaires, dolines, gouffres profonds comme celui du Pinar Negro, crêtes déchiquetées, ravins vertigineux, cascades bondissantes comme Linarejos… tout y est.
Le plateau de Hernán Perea ressemble presque à un paysage lunaire. Quant aux grottes, comme celle de Tíscar, ou aux sources du Segura ou de la lagune d’Aguas Negras, elles sont comme des oasis cachées dans cette mer de roche.
Un refuge vivant : flore exubérante et faune libre
Ce que j’adore dans les parcs naturels, c’est cette impression que la vie explose à chaque coin de sentier. Celui des Sierras de Cazorla, Segura y las Villas ne fait pas exception. Ici, la nature joue la carte de l’abondance, autant dans les feuillages que dans les ailes, les sabots ou les écailles.
J’ai eu l’impression de marcher dans une encyclopédie vivante — mais sans les pages qui collent aux doigts. Juste les odeurs de pin, les chants d’oiseaux, et cette sensation que tout autour de moi, ça vit, ça bouge, ça respire.
Plus de 1 300 espèces végétales ont été identifiées rien que dans le périmètre du parc. Et parmi elles, des spécimens qui n’existent nulle part ailleurs :
- La violette de Cazorla, toute discrète, mais bien chez elle ici.
- Le narcisse de Cazorla, réputé comme le plus petit du monde (minuscule mais costaud).
- Une plante carnivore rare, pour les amateurs de nature qui ne fait pas dans la dentelle.
Les paysages changent tellement vite qu’on passe d’une chênaie ombragée à une zone quasi désertique sans s’en rendre compte. Ce patchwork végétal est dû à l’altitude, l’humidité, et à ce relief qui joue les montagnes russes.
Quelques exemples :
- Dans les zones sèches comme la Sierra de Las Villas, on retrouve un maquis méditerranéen classique.
- Dans les coins plus humides, comme la Sierra del Agua, on croise des forêts de houx et de noisetiers.
- Et dans les pentes intermédiaires, autour de la Cerrada de Elías, j’ai traversé des bois de lauriers relictuels (ça sentait bon la soupe, mais en version sauvage).
- Le long du Guadiana Menor, la végétation devient plus austère, dominée par les touffes d’alfa, typiques des milieux semi-arides.
À plus de 1 200 mètres, la nature se durcit, mais elle persiste : pins noirs endémiques, genévriers, sabines, et ces genêts d’Espagne qui mettent un peu de soleil dans le décor.
Côté animaux : des rencontres qui font vibrer
Si vous tendez l’oreille (et que vous restez un minimum silencieux, promis c’est pas facile), vous aurez peut-être la chance de croiser :
- Des bouquetins ibériques, qui jouent les funambules sur les falaises.
- Des cerfs majestueux au petit matin.
- Des sangliers qu’on entend plus qu’on ne voit.
- Des mouflons, surtout si vous passez par le parc cynégétique de Collado del Almendral.
- Et même le campagnol de Cabrera, une bestiole endémique que je n’ai pas vue, mais que j’aime imaginer avec un petit sac à dos.
Côté reptiles, le lézard de Valverde ne vit que dans ces montagnes. Et dans le ciel ? J’ai levé les yeux pour suivre la silhouette du gypaète barbu, un rapace spectaculaire, planant avec nonchalance au-dessus des crêtes.
La région est aussi un terrain d’observation idéal pour les passionnés d’oiseaux. On y trouve 130 espèces nicheuses, dont :
- Des rapaces en tout genre.
- Des oiseaux de steppe, dans les zones arides vers Huesa et Hinojares.
- Et même le papillon Isabelle, pour ceux qui savent ralentir et regarder à leurs pieds.




